Fem, transfem, radfem

Évitons tout de suite les faux procès. J’ai parfaitement conscience de ne pas vivre dans les milieux ouvriers états-uniens de l’après-guerre, de ne pas vivre dans les milieux ouvriers et lesbiens de l’époque. Je ne fais pas un copier-coller hors contexte. Quand je me dis fem, je ne me crois pas dans Stone Butch Blues1 de Leslie Feinberg. J’utilise « fem » dans ce qui me semble être son acceptation la plus commune et la plus simplifiée dans le monde lesbien aujourd’hui : « Lesbienne qui utilise des codes socialement considérés comme féminins, dans son attitude et son apparence. »2

Je suis devenue belle.

Il y a un élément que je trouve fondamental dans mon parcours, dans ma transition, et qui va de pair avec ma réassignation à la classe de femme3. Quand j’étais un garçon, puis un homme, la question de mon physique importait peu. Certes, on pouvait me trouver mignon, on pouvait même aller jusqu’à me complimenter sur mes cils « Ah je tuerais pour avoir les mêmes, c’est injuste que ce soit souvent les garçons qui ont des beaux cils longs comme ça…  » ou mes yeux. J’étais mignon, pas mal, élégant quand je faisais un effort et que je m’habillais bien. Mais ce n’était pas le cœur de ce qui faisait ma validation, ma valorisation. On me trouvait sensible, on me trouvait intelligent, on me trouvait gentil. J’étais drôle, j’étais charismatique et formé politiquement. J’étais un aspirant poète, un aspirant écrivain, quelqu’un qui lisait beaucoup et pouvait disserter. Le fait d’être potentiellement mignon, d’avoir de beaux yeux, les traits fins, c’était du pur bonus. C’était bien, c’était sympa, mais ce n’est pas sur cet aspect là que j’étais valorisé. Ce n’est pas ce qu’on attendait de moi.

Et puis je suis devenue une femme. Je suis devenue belle aux yeux des autres. Tout ce que le hasard avait permis de faire de moi un garçon potentiellement mignon s’est mêlé au traitement hormonal, aux séances de laser. Tout cela m’a permis de vite cispasser mais aussi d’être valorisée physiquement. Je suis blanche, fine, petite, taillée en sablier (pour ce que ça veut vraiment dire). Répondant à ces critères, c’est plus facile pour moi d’être jugée belle. Et là où c’est ma personnalité et ce que je pouvais dire qui me permettait d’être valorisé en tant qu’homme, c’est aujourd’hui mon physique, mon apparence qui me vaut valorisation et validation. C’est plutôt perturbant. Devenir belle ou plus prosaïquement devenir baisable quand on ne l’était pas, c’est changer toute sa vision du monde et surtout de soi. Surtout quand on trimballe avec soi un paquet de traumatismes.

Inconsciemment, on se retrouve poussée dans cette direction. Il y a du renforcement à l’œuvre : plus je suis valorisée physiquement, plus j’ai envie de l’être, soyons honnêtes, et plus j’agis pour l’être. Mais il n’y a pas que ça. Je le fais aussi pour moi. Plus je suis valorisée, plus j’ai confiance en moi, et plus je m’autorise à ne pas respecter les codes. Je performe un rôle socialement perçu comme féminin, ça n’a rien de révolutionnaire ou de subversif à première vue. Mais le fait de performer ce rôle, de jouer ce rôle, de savoir que c’est une performance et que je ne suis pas dupe, m’offre une certaine valorisation, la meilleure. La mienne. Je sais ce que je montre, pourquoi je le montre, et ce qu’ils ne perçoivent pas. Je me glisse dans certains interstices pour y gagner en liberté en choisissant ce que je montre et pourquoi. C’est ce qui me permet d’avancer tête haute, d’un pas assuré.

Natasha Lyonne dans « But I’m a Cheerleader » de Jamie Babbit (1999)
(Copyright Cheerleader LLC, HKM Films, Ignite Entertainment, Kushner-Locke Company)

J’ai peur des hommes.

C’est ce qui me permet d’avancer d’un pas assuré alors que j’ai peur des hommes. Je suis terrifiée par les hommes. Par tous les hommes. Pas seulement parce que je les aurais trahis, parce que j’aurais trahi la classe des hommes en rejoignant celle des femmes pour les combattre. Pas seulement parce que je veux en finir avec le patriarcat et le régime hétérosexuel, ce qui implique de les affronter et de les défaire. J’ai peur des hommes, de tous les hommes, car je suis une femme. Je suis une femme partout. Dans la rue, dans les magasins, dans les réunions militantes mixtes. Ce n’est pas une identité que je peux mettre dans un tiroir quand je le veux, quand j’en ai marre, quand j’ai envie de passer à autre chose. Je suis une femme.

C’est pour ça que j’ai peur des hommes. J’ai peur de leurs contacts, j’ai peur de leurs regards, j’ai peur de leur sexualisation de mon corps. J’ai peur. Et quoi que je fasse, quoi que je porte, je ne crois pas pouvoir échapper à leurs regards, à leurs façons de me sexualiser, à leurs dragues, à la menace qui pèse au-dessus de ma tête. Je pourrais par réaction (et d’autres nanas le font avec raison) adopter un style vestimentaire moins perçu comme « féminin », arrêter les petites jupes et les petites robes, arrêter de sortir toute en jambes. Ce n’est pas le choix que j’ai fait. C’est peut-être idiot. Mais ce n’est pas le choix que j’ai fait. Car les hommes auraient gagné en choisissant pour moi ce que je dois porter. Comme je l’ai dit plus haut, je choisis ce que je montre. Je choisis comment je le montre. Je choisis pourquoi je le montre. Le fait de performer ce genre, de performer cette féminité, sans être dupe, m’apporte cette validation personnelle, me donne cette confiance qui me permet d’affronter les hommes, leur classe, de face ou de biais, de monter à l’assaut ou de prendre des chemins détournés.

L’amour des femmes supplante tout.

La seule validation, la seule valorisation extérieure que je souhaite, que je recherche, c’est celle des femmes. En transitionnant, en devenant une femme, perçue et traitée comme telle, je me suis rendue compte que mon amour des femmes avait lui-même évolué. Quand j’étais un garçon puis un homme, j’étais sous pression. Je n’aimais pas forcément les femmes pour ce qu’elles étaient, mais pour ce qu’elles pouvaient m’apporter. La stabilité, la normalité cisgenre et hétérosexuelle. Je couchais avec des hommes, je me mettais en couple avec des femmes. J’étais amoureux de femmes. J’avais besoin du couple hétérosexuel pour être « normal », pour éloigner ces pensées obsessives relatives à ma transidentité. Pour repousser dans les limbes le besoin de transition. Je vivais sous pression, j’étais malheureux. J’étais en colère. Je me détruisais à petit feu.

Et puis j’ai fini par transitionner. J’ai été réassignée à la classe des femmes. J’ai commencé à subir le traitement social réservé aux femmes4. Mon amour des femmes a changé. C’est un amour non pas basé sur un besoin de reconnaissance sociale, mais un amour basé sur une expérience commune de l’oppression et de la domination. C’est un amour sain et sincère, à égalité, puisque je ne suis plus en situation de domination sur le plan du genre5. La sororité est un amour là où la fraternité est une complicité dans le crime. Je n’ai pas d’illusions sur la classe des femmes, je sais qu’elle est traversée de multiples contradictions et situations de domination, mais au bout du compte, je veux privilégier mon amour, mon attention aux femmes. Je suis fem pour cette raison aussi. Si je performe cette féminité, c’est pour le regard des femmes, de ces femmes6.

Binarité et stéréotypes de genre

Ce n’est pas le regard des hommes que je recherche. Au contraire, je le fuis. J’essaye de m’extraire autant que possible du système hétérosexuel, de la bi-catégorisation sexuelle de la société. Je suis rattachée à la classe des femmes, mais je ne me ressens pas femme. Je suis plutôt contente d’être rattachée à la classe des femmes, j’ai transitionné pour. Mais je me vis « fem » plus que « femme ». C’est pour ça que je rigole beaucoup quand on me parle de « trans binaires » et de « trans non-binaires ». Je ne suis ni binaire, ni non-binaire. Je suis une fem. Je performe une féminité avant tout à destination des femmes, des femmes lesbiennes ; je performe une féminité qui n’est pas destinée au regard masculin, à la validation masculine. Je performe une féminité qui se veut en dehors du cadre hétérosexuel.

Il n’y a rien de binaire à cela, puisque la binarité de genre, la bi-catégorisation sexuelle de la société est là pour imposer, pour justifier le régime hétérosexuel et l’exploitation des femmes par les hommes, en particulier dans le cadre domestique. M’accuser de renforcer la binarité de genre, c’est tirer à côté. Me qualifier de « trans binaire » est un non-sens. Et me trouver peu subversive est politiquement et théoriquement faible. Je ne recherche pas la subversion pour la subversion, mais est-ce vraiment si peu subversif que ça de s’accaparer des codes pour en faire ce qu’on veut et le contraire de ce qui est attendu ? Est-ce si peu subversif d’être féminine mais pour séduire les femmes et ne surtout pas chercher à plaire aux hommes ? Est-ce si peu subversif de faire mine, de faire semblant de se conformer aux normes de genre pour mieux déployer son individualité à contre-courant ?

Ce n’est pas pour rien d’ailleurs qu’on arrive à la question des « stéréotypes de genre » quand on aborde ce point. Est-ce que les personnes trans renforcent les stéréotypes de genre au lieu de les détruire ? D’un premier abord, quand on me voit arriver, coquette, pimpante, on ne peut qu’avoir cette impression. Mais je ne porte pas des robes parce que « les filles ça porte des robes hihi » mais pour les raisons évoquées plus haut. Je ne le fais pas pour me conformer aux attendus, mais c’est à partir de ces codes qualifiés de « féminins » que je m’aménage un espace de liberté et de résistance. Mais au-delà de mon propre cas, je pense qu’il est bon de rappeler qu’il y a autant de performance de genre qu’il y a de personnes trans. Il y a des hommes trans qui sont drag queen7 (Gottmik de la saison 13 de RuPaul Drag Race est le plus connu), des hommes trans folles, des hommes trans bears, etc. Il y a des femmes trans butchs, des femmes trans fems comme moi et tout ce qui peut se trouver au milieu du spectre. Il y a des personnes qui performent une certaine non-binarité.

Oui, il y a des personnes trans qui sont « conformes » dans leur genre d’arrivée, et c’est un reproche qu’on va faire davantage aux femmes trans. Là où les hommes trans seront davantage vus comme une avant-garde de subversion construisant une « masculinité alternative », les femmes trans elles seront quant à elles des « pauvres idiotes qui croient que c’est le maquillage et les vêtements qui font la femme ». Ce qui leur est reproché, c’est de tendre vers un cispassing, garantie de sécurité minimale face à la transphobie. Ainsi nous nous retrouvons soumises à des injonctions contradictoires : trop féminines nous renforçons les stéréotypes de genre, et si nous performons d’autres façons de vivre le genre8 alors c’est bien la preuve que nous restons des hommes car incapables de renoncer à la masculinité. Nous devons être féminines mais pas trop, femmes mais identifiables comme trans.

Mais ce que je pense qu’il est important de dire, c’est en tout premier lieu que c’est surestimer le poids des individus que croire qu’une personne, ou qu’un groupe de personnes peut « renforcer les stéréotypes de genre ». Et je pense que c’est une conception idéaliste de croire que ce sont les stéréotypes de genre qui permettent de maintenir le patriarcat. C’est prendre le problème à l’envers. Le patriarcat n’existe pas parce qu’il y a des stéréotypes de genre, mais au contraire les stéréotypes de genre sont là pour justifier l’existence du patriarcat. Le patriarcat en tant que système d’exploitation des femmes par les hommes est l’infrastructure, les stéréotypes de genre comme tous les discours misogynes ou les enrobages pseudo-scientifiques sont la superstructure, le nappage de chocolat sur le gâteau. Selon les périodes, les attentes vestimentaires ou sociales liées à chaque genre peuvent évoluer, il n’empêche que le genre en lui même en tant que bi-catégorisation de la société et système d’exploitation se maintiendra. Et pour se maintenir, il n’hésitera pas à reconfigurer les attentes liées à chaque genre.

Quelque part, focaliser le combat féministe sur la question des stéréotypes est aussi utile pour renverser le patriarcat que se focaliser sur « une bonne consommation éthique » et le combat contre «  la novlangue libérale » pour renverser le capitalisme. C’est plus simple oui, ça donne l’impression de faire quelque chose à son échelle, mais ça reste l’individualisation d’une question collective. Ce n’est pas pour rien si c’est une marotte de féministe libérale, et/ou de réformiste sans réformes.

Dépasser les incompréhensions pour construire l’unité

Je terminerai en disant que je comprends le hiatus et saisis parfaitement où est l’incompréhension sur cette question des stéréotypes de genre. Les vêtements jugés féminins, la coquetterie, le maquillage, tout ce qu’on regroupe dans le cadre des stéréotypes de genre, a longtemps été une prison pour nombre de femmes. On a voulu les forcer à rentrer dans ce moule pour mieux les forcer à se soumettre à leur rôle social de femmes, inférieures aux hommes, soumises aux hommes. Je comprends toutes ces femmes, féministes ou non, qui se sont battues pour ne pas se laisser emprisonner dans ces stéréotypes, pour devenir qui elles voulaient être. Je comprends ce rejet de leur part.

Et de manière simultanée, tous ces éléments ayant été assignés et définis comme « féminins », ils sont devenus objets de ridicule, décrédibilisés, superficiels. D’où les moqueries sur les blondes, les bimbos, les cagoles, les pin-up, les influenceuses beauté, les coiffeuses ou les esthéticiennes. Ces éléments n’étant pas « masculins », ils sont donc jugés « pas sérieux ». Et parce qu’ils ne sont pas masculins, ils sont d’autant plus assignés féminins, et d’autant plus imposés aux femmes. Ce qui implique pour les femmes, dans les milieux militants, politiques ou syndicaux, de devoir se « masculiniser » pour se crédibiliser, de devoir mettre à distance tous ces éléments « féminins » pour apparaître comme quelqu’un de sérieux. Trop féminine signifie que tu te préoccupes trop de ton apparence alors que « les gens intelligents ne font pas attention au physique ». Trop féminine signifie adopter ces codes de féminité « populaires« , « vulgaires » au lieu d’une féminité discrète, bon chic bon genre.

C’est de là que vient une bonne part des incompréhensions. À nous d’en prendre conscience et d’agir dessus pour empêcher les TERF/GC9 d’en profiter pour essayer de creuser un fossé entre femme cis et trans, entre féministes radicales et personnes trans.

Notes:

1 Même si, comme pour beaucoup de lesbiennes et/ou de personnes trans, ce livre a résonné de manière particulièrement intense en moi à sa lecture.

2 D’ailleurs, il est à noter que dans les pays anglophones, on n’utilise pas tant le terme de « fem » que celui de « femme » emprunté à la langue française, « woman » restant le terme employé pour décrire la classe de sexe.

3 Réassignation à la classe de femme que j’avais évoquée dans mon texte « Je suis femme plus que trans » https://highfemradfem.com/2020/08/19/je-suis-femme-plus-que-trans/

4 Je renvoie à nouveau vers mon article : https://highfemradfem.com/2020/08/19/je-suis-femme-plus-que-trans/

5 Ce qui ne veut bien sûr pas dire que je ne peux pas dominer sur d’autres aspects, je me doute parfaitement que le fait d’être blanche m’apporte un certain nombre d’avantages et de privilèges.

6 Je me reconnais beaucoup dans ce qu’écrit Lickie McGuire, même si je ne m’inscris pas tout à fait dans la dynamique butch – fem, étant en couple avec une autre fem : « Je n’ai plus peur d’être une lesbienne féminine tout simplement parce que je sais à qui ma féminité se destine. Bien au delà de la séduction et du désir, la reconnaissance d’une alliance butch/fem s’inscrit dans une histoire lesbienne dont il nous faut excaver la mémoire. Plutôt que de vouloir en faire l’objet d’un passé obsolète, il est nécessaire pour les lesbiennes de reconnaître que la continuité de ces liens fait un sens. En tant que fems, nos longs cheveux, nos longs ongles, nos habits cintrés, nos bouches glossées sont autant un langage d’amour qu’un langage belliqueux. La combativité fait partie intégrante de nos discours et nous avons pris l’habitude de répliquer, d’un côté, à ceux qui voudraient nous infantiliser, et l’autre, à ceux qui souhaitent nous annihiler. Je ne suis ni faible, ni conne, juste bonne et querelleuse. » https://lesguerilleres.wordpress.com/2021/03/04/my-butch/

7 Et personnellement, j’aimerais bien faire du drag king. J’ai envie de jouer avec la masculinité maintenant qu’elle ne m’est plus imposée.

8 En étant des femmes trans butchs par exemple.

9 « Féministes » transphobes qui se réclament du féminisme radical alors qu’elles défendent des conceptions essentialistes en contradiction avec le féminisme radical. Elles s’associent la plupart du temps à l’extrême-droite et aux chrétiens intégristes contre les droits des personnes trans. Je les ai déjà évoquées dans mon précédent article https://highfemradfem.com/2020/08/19/je-suis-femme-plus-que-trans/

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