Ne voyez pas là une élaboration de fond, je jette sur le papier, avec des allers et retours, mes réflexions du moment…

Il y a un running gag sur Twitter. Celui des débats qui reviennent en boucle. On peut les énoncer.
« Les lesbiennes oppriment elles les bisexuelles ? » ; « Les hommes trans ont-ils le droit de se dire lesbiens ? » ; « Les préférences génitales » ; « La socialisation des femmes trans » ; « La misogynie des hommes gays » ; « La place des kinks à la Pride » ; « Faut-il transitionner pour être trans ? », et j’en oublie certainement.
Ma santé mentale ne vaut pas la peine de me plonger plus en avant dans ces discussions oiseuses au possible.
Cela révèle une incapacité au sein de nos communautés à transmettre nos connaissances, nos acquis, nos élaborations, notre mémoire.
Cela révèle également notre incapacité à sortir de débats stéréotypés, de creuser plus loin que certaines formules répétées ad nauseam.
Ainsi vient la discussion sur la « politique des identités » telle qu’elle se fait en ce début d’été 2026, qui m’apparaît quelque peu lunaire.
Je suis de la génération de « modérément jeune » (en comparaison de nos aînées) femme trans qui a commencé à se politiser sur les questions trans avant la sortie de Matérialismes Trans en 2019.
J’ai connu l’époque où les discours hégémoniques étaient un gloubi-boulga de pensée queer mal comprise et salement recrachée (et transmisogyne).
Ces discours étaient portés dans des groupes Facebook comme NB-France, par des blogs du type « La vie en queer » ou « Troll de jardin », ou enfin par des youtubeureuses dont je ne citerai pas les noms mais qui ont elleux-mêmes évolué.
En face, des discours alternatifs émergeaient, notamment autour de QTF (Questions Trans et Féministes), du blog Raymond Reviens, et bien sûr des auteurices qu’on retrouvera dans Matérialismes Trans.
C’est cette analyse des questions trans qui est devenue relativement hégémonique, car elle a su connecter avec la tradition du mouvement féministe français, qui est selon des nuances diverses, plutôt influencé par des penseuses matérialistes et/ou marxistes (Delphy, Claude-Mathieu, Kergoat, Guillaumin, etc.).
C’est pour ça qu’à mes yeux, cela n’a pas vraiment de sens de revoir les discussions d’aujourd’hui avec les lunettes de 2016, comme le fait notamment un article fondamentalement médiocre paru dans un nouveau média queer qui se veut gardien du temple.
Je ne peux pas m’empêcher d’y voir une sorte de Ruffinisme arc-en-ciel, et une mauvaise resucée des discussions autour du fameux « Rapport de Terra Nova ».
Quand on a milité pendant les années Hollande, on entendait parler H24 de ce dernier.
Sorti en 2011, il s’intitulait « Gauche : Quelle majorité électorale pour 2012 ? ».
Que disait-il ? Que la classe ouvrière blanche historique ne peut suffire à elle seule à créer un bloc majoritaire.
Pourquoi ? Parce qu’elle est de plus en plus minoritaire, de plus en plus qualifiée et proche de la classe moyenne.
Le rapport dit qu’il faut s’adresser à de nouvelles populations (jeunesse, femmes, personnes racisées) qui sont marginalisées sur le marché du travail pour les intégrer dans le bloc de la gauche.
Le rapport propose également pour avoir une majorité de gauche d’aller chercher soit les classes populaires, soit les classes moyennes urbaines (donc les hommes blancs de la classe moyenne urbaine, puisque comme on l’a vu les jeunes, les femmes et les personnes racisées sont vues par Terra Nova comme des segments à part).
La conclusion du rapport est que pour séduire les jeunes, les femmes, les personnes racisées, il faut centrer le discours sur les valeurs et non le social.
La justification étant que la coalition ne peut se faire qu’avec les classes moyennes urbaines (car les classes populaires seraient forcément réactionnaires), le discours social ne peut donc pas attirer les classes moyennes.
Hollande et Valls ont mené des politiques économiques de droite. Ils ont fait voter également le Mariage pour Toustes (en faisant pourrir la situation pendant des mois, ont reculé sur les ABC de l’Égalité, sur la PMA pour toustes…).
Enfin et surtout, Hollande et Valls ont accéléré l’islamophobie et le racisme d’état.
Peut-on vraiment dire qu’Hollande et Valls, que le PS au pouvoir de manière générale, que la Macronie qui lui a succédé ont porté une politique forte contre les discriminations, contre le sexisme, les LGBTI-phobies, le racisme, pour faire oublier la casse sociale ?
Soyons un minimum sérieux.
De la même manière, quand on cite Alice Weidel la fasciste de l’AFD comme preuve ultime qu’il ne faut pas être focalisée sur les identités, là encore je ne comprends pas de quoi on parle.
Quelle militante lesbienne prend Alice Weidel pour exemple ?
Le malheur d’avoir quelques années militantes au compteur permet justement de connecter les points entre eux.
De s’apercevoir que c’est juste en décalé, le vieux discours « Oui, mais Margaret Thatcher… » quand on parle de féminisme (comme si le mouvement féministe avait vu en Margaret Thatcher une icône), ou bien « Oui, mais Rishi Sunak… » quand on parle d’antiracisme.
Ainsi les femmes, comme les personnes racisées, doivent rendre des comptes et prouver qu’elles ne sont pas bourgeoises, qu’elles ne forment pas un mouvement bourgeois, qu’elles sont bien du bon côté de la barricade pour rassurer le mouvement ouvrier, les hommes, les blancs.
Il en est de même pour les personnes LGBTI.
C’est d’ailleurs terrible ces injonctions quand justement, on le sait, les personnes racisées, les personnes LGBTI, les femmes, seront les premières victimes de l’extrême droite. Quand on sait que leurs droits, nos droits, seront les premiers à être détricotés.
Et c’est en ça que les discussions autour de l’organisation de l’ExistransInter ces derniers mois sont intéressantes, car révélatrices d’un certain nombre de points.
Les personnes trans sont elles des travailleureuses comme les autres ?
La syndicaliste que je suis vous dira oui et non.
Comme la majorité de la population, elles sont contraintes de vendre leur force de travail pour survivre. Jusque là, tout le monde est d’accord.
Comme l’ensemble du prolétariat, elles ont intérêt à l’unification de notre classe pour abattre le capitalisme et construire un monde sans exploitation ni oppressions. Jusque là encore, tout le monde est d’accord.
La question est : comment on construit l’unité de la classe ?
En sachant que l’exclusion massive des personnes trans (et en particulier des femmes trans) du marché du travail, qui les pousse dans l’économie informelle, c’est aussi ce qui va permettre à des prolos cisgenres de bénéficier d’avantages en terme d’accès à l’emploi, au logement, aux aides sociales…
Le capitalisme est aussi un patriarcat, un racisme…
Oppressions comme exploitations sont mêlées, et si le capitalisme survit c’est grâce aux exploitations et oppressions spécifiques des groupes minoritarisés (les femmes et personnes minorisées de genre, les personnes racisées, les LGBTI, etc.), pour schématiser.
Dans ce cadre, on le sait, mais toutes les politiques de casse sociale, de destruction de l’hôpital, des services publics, de la sécurité sociale, ont un impact disproportionné sur les personnes trans.
Mais ce n’est pas parce que les politiques anti-sociales sont aussi anti-trans qu’une politique sociale répondrait aux besoins des personnes trans.
Il ne suffit pas de rouvrir des lits à l’hôpital pour répondre aux besoins de santé des personnes trans, par exemple.
Il faut aussi des politiques spécifiques, et pour les porter, il y a le besoin d’un mouvement autonome.
Prenons l’exemple du mouvement féministe.
Dans les années 70, le mouvement ouvrier traditionnel – au travers de ses partis politiques et de ses syndicats – a cherché à réduire sa mobilisation aux enjeux purement économiques autour de l’égalité salariale ou des congés maternité, sans trop vouloir s’investir dans le combat pour le droit à l’avortement ou contre les violences sexistes et sexuelles.
C’est parce qu’il y a eu un mouvement autonome des femmes, doté de sa propre direction (et non soumis aux directions de partis ou de syndicats), qu’il a pu imposer ses revendications spécifiques.
Nous avons donc besoin d’un mouvement autonome trans, d’un mouvement autonome LGBTI, face à l’injonction qui nous est faite d’une unité de la classe qui serait gender-blind, color-blind, lgbti-blind, etc. au nom du combat commun contre le capitalisme et le fascisme.
Et quelque part, je pense qu’il y a quelque chose qui s’est révélé ces derniers mois avec une césure entre deux populations militantes trans.
Ce n’est pas les authentiques révolutionnaires contre les bourgeoises réformistes.
Cette explication est le genre qu’on se raconte pour se faire plaisir et se conforter dans sa ligne politique, mais quand on y réfléchit avec sincérité, on sait que cela ne tient pas.
Je pense que ça révèle davantage quelque chose autour des socialisations militantes.
Ce n’est pas la même chose d’être une « gauchiste trans » et une « trans gauchiste ».
Ce n’est pas la même chose de s’être socialisée (et d’avoir transitionné) dans le syndicalisme étudiant, dans les différentes organisations de gauche ou d’extrême gauche, et de s’être socialisée (et d’avoir transitionné) dans le mouvement associatif trans et par la force des choses de s’y être politisée et de se retrouver à gauche ou à l’extrême gauche.
Cela peut être élargi au mouvement LGBTI de manière générale.
Mais de manière générale, cela apporte des visions différentes du militantisme, de la construction des alliances…
En sachant que « différentes » ne signifie pas « irrémédiablement contradictoires »…