Paul prend la forme d’une fille mortelle

C’est un des évènements de cette rentrée littéraire du côté des littératures queers. Paul prend la forme d’une fille mortelle est le premier roman d’Andrea Lawlor, écrivain.e, poète, activiste chez Act-Up.

Initialement publié dans une toute petite maison d’édition, le bouche à oreille au sein des communautés LGBTI+ états-uniennes a fait son succès et a poussé Knopf, éditeur important, à le republier en 2019.

La traduction française sort pour cette rentrée aux Éditions La Croisée.

Je vais spoiler ce roman dans cette chronique. Si vous ne souhaitez pas que je vous gâche le plaisir de découvrir l’histoire et d’avancer avec Paul, alors je vous encourage à quitter la page dès la fin de ce paragraphe.

Je vois un certain nombre de problèmes dans ce roman, que j’exposerai plus bas. Mais je ne vous demande pas de le boycotter, de lancer une campagne hostile à son encontre. Le seul résultat de cette campagne serait que les éditeurs généralistes, déjà frileux, se diraient « Ah non les trucs queers on ne fait pas, ça ne se vend pas et ça crée des embrouilles. »

Il faut au contraire encourager ces maisons généralistes à nous faire davantage de place. Nous avons besoin de davantage de romans queers, de romans trans. Nous avons besoin de davantage encore de Camila Sosa Villada, d’Imogen Binnie, de Nicola Dinan et j’en oublie.

Je vous encourage néanmoins à le lire, pour ouvrir la discussion, pour savoir si c’est seulement moi qui plane, ou s’il y a… quelque chose.

Légende: Couverture du livre, « Paul prend la forme d’une fille mortelle », issue du site des Éditions La Croisée

Nous sommes en 1993 à Iowa City. Paul Polydoris se veut être un étudiant comme un autre, mais il passe davantage de temps en boite, à coucher à droite et à gauche et à cumuler les petits boulots plutôt qu’en cours.

Paul est sexuel au possible.

Il a aussi un secret. Pour séduire qui il veut, il a le pouvoir de changer, de transformer complètement son corps, et revêt donc ainsi de manière régulière l’apparence de Polly, une fille super sexy. La fameuse « fille mortelle » du titre.

— SPOILER —

Ce livre est sexy et addictif au possible. C’est super agréable et jouissif de lire du sexe joyeux, des corps qui exultent, des corps queers qui jouissent. Cela fait un bien fou, de lire des récits, pour nous, qui ne soient pas des drames, ni des témoignages, ni des romans à thèse.

Ce livre désinhibe. Et il est d’autant plus important face à la montée des discours puritains – suivant la poussée de l’extrême droite. Ces discours contaminent aussi nos milieux, en témoignent certaines discussions et prises de position contre les kinks à la Pride, les quêtes de respectabilité en tout genre.

Et Andrea Lawlor a le sens de la formule qui tape. On pourrait citer bien des paragraphes, des phrases, des lignes. Je vais en noter ici quelques-unes, à titre d’exemple, en sachant que j’ai corné bien des pages.

« Paul n’avait jamais été très doué pour se faire des amis. S’il appréciait quelqu’un au point de vouloir apprendre à le connaître, il avait d’emblée envie de le sucer, ou de l’embrasser tout simplement, après des semaines de regards appuyés. » Page 71

« – Je ne suis pas une fille à pédés, déclara Jane, qui savait que Paul n’écoutait pas. Je ne supporte pas les gens qui pensent ça.

– Personne ne dit que tu es une fille à pédés, répondit Paul de sa voix rassurante.

– Arrh. Si, clairement, et c’est encore pire quand on pense que mon pédé, c’est toi. Ça me fout la rage. C’est insupportable. Est-ce qu’il faut vraiment que je déambule en costume trois pièces ? Je le ferai s’il le faut. Vraiment. Il faut que je me tape qui, exactement, pour qu’on me voie ? Ces gens font comme si Joan Nestle n’avait jamais existé. » Page 74.

« Les gouines étaient tellement cool. Y avait-il plus punk qu’une lesbienne ? Existait-il meilleure manière d’adresser un immense doigt d’honneur à l’homme ? » Page 87.

«  – Ma copine chérie ! s’exclama la personne derrière la caisse, une butch un peu pédé qui avait – à la grande consternation de Paul – un piercing au septum, comme une vache. Paul était convaincu que tout le monde avait sa part de responsabilité pour magnifier l’espace public ; et clairement, on ne pouvait pas compter sur cette butch. » Page 308.

Sous la forme de Polly et pour le jeu, Paul accompagne sa meilleure amie Jane, lesbienne, au Michigan Womyn’s Music Festival, un ancien festival féministe et lesbien américain. Le MichFest, jusqu’à sa fin, a imposé un non-mixité femmes sur des lignes transphobes, excluant les femmes trans, en utilisant parfois la violence physique pour les virer. En réponse, pendant de nombreuses années, un Camp Trans s’est tenu à l’entrée du MichFest, pour protester contre cette politique.

Le rapport au MichFest est un débat qui a traversé tout le mouvement féministe, lesbien, queer et trans dans les années 90 aux États-Unis, et c’est là encore un aspect très chouette et positif de ce roman, c’est qu’on retrouve l’atmosphère de l’époque.

Lors du MichFest, Polly rencontre Diane, et les deux tombent amoureuses tout de suite. Et Polly ne sait plus comment se positionner. Diane se veut séparatiste lesbienne, Polly est amoureuse de Diane, Polly veut rester avec Diane, et Polly aime son corps, sa vie, son identité de Polly.

Polly se fait outer et Diane rencontre alors Paul. Diane décide alors qu’il ne peut y avoir que Polly, femme et lesbienne. Ce couple, absolument adorable, décide de partir alors à Provincetown, dans le Massachusetts, où elles rejoignent une communauté lesbienne, vivante et dynamique.

Malheureusement, un jour Diane quitte Polly, et celle-ci rentre déprimée à Iowa City. Ici commence la deuxième partie du roman, aux accents picaresques, où Paul part notamment à San Francisco pour continuer à se découvrir.

Et c’est donc à partir de ce moment-là que le roman a commencé à me poser problème, à me poser un certain nombre de problèmes politiques.

Vous qui avez pu lire mon blog, vous avez donc pu commencer à comprendre à quoi ressemble mon approche qui se veut transféministe.

Le premier problème que je vois, c’est que dès lors que Polly et Diane se séparent, Polly disparait complètement. Dans tout son road trip, à San Francisco notamment, alors qu’il en a la possibilité et les opportunités, Paul ne se transforme plus en Polly. La seule modification du corps qu’il s’autorise, si je me rappelle bien, c’est de s’augmenter la taille de son pénis pour avoir plus d’opportunités pour baiser. Dès lors que Polly et Diane se séparent, il n’y a plus que Paul, homme aux pratiques homosexuelles.

Évidemment, Paul / Polly n’est pas une femme trans. Mais les allégories sont transparentes. Et de facto, en lisant ce roman, cette deuxième partie, j’ai eu une désagréable sensation de détransition forcée, qui n’est même pas questionnée.

Là est mon ressenti encore une fois, mais je vois Polly bien plus enjouée, bien mieux dans sa peau, plus vivante quand elle est Polly que quand elle redevient Paul.

Et cette sensation de détransition forcée m’est d’autant plus désagréable que Polly est justement vue, lue, perçue comme lesbienne par toutes les lesbiennes du roman. Elle est intégrée à tous les cercles de sociabilité lesbiens. Elle vit une existence lesbienne.

En témoigne cette scène au retour du MichFest, alors que Jane est au volant, à la page 102:

« – Je n’arrive pas à y croire : je t’emmène dans le Michigan et tu te transformes instantanément en authentique lesbienne monogame, déclara Jane une fois sur l’autoroute.

– Arrête, répondit Paul, n’exagère pas non plus. En vérité, j’étais comme un poisson dans l’eau, autant qu’ailleurs. Voire plus.

– Une lesbienne, tout simplement, dit Jane. »

Et c’est une expérience qu’on est nombreuses à avoir vécu d’être intégrées dans la classe des femmes, dans la classe des lesbiennes. Parce que contrairement à un certain mythe lesbophobe et transphobe, les lesbiennes sont le groupe social le plus favorable aux femmes trans et aux personnes trans.

J’ai l’impression qu’Andrea Lawlor a vu la lumière, s’est tenu.e sur le seuil en sentant tenir quelque chose, avant de faire marche arrière et d’abandonner toute imagination. Polly retourne ainsi à son sexe assigné à la naissance et tout va pour le mieux dans le plus queer des mondes.

De là, on tombe sur le deuxième aspect problématique à mes yeux de ce roman: le personnage de Robin, que Paul rencontre à San Francisco après s’être tournéEs autour plus tôt dans le roman.

Robin est dotéE des mêmes capacités d’auto-transformation et d’auto-engendrement que Paul. Mais de part sa dépiction, comme je le comprends, Robin est « AFAB » là où Paul est « AMAB ».

Et ça joue beaucoup dans ma perception pour la suite. Robin sort un discours un peu « Born this way » à Paul, sans même lui demander si Paul préfère être Paul ou Polly, dans quelle peau, dans quelle identité il/elle est le/la plus à l’aise. On est « comme ça », on a « ce truc en soi » qui nous « fait nous sentir à part », on doit vivre avec, sans transitionner, mais être fier de ce ressenti.

En toute logique, Robin ne sort (il me semble) qu’avec des personnes assignées femmes à la naissance. Et l’essentialisme, le bio-essentialisme qu’Andrea Lawlor pensait balayer en faisant preuve d’une imagination débridée est revenu par la fenêtre.

Parce qu’on peut légitimement se demander: Pourquoi dans un monde où des êtres ont la possibilité de changer de corps et de sexe par le simple pouvoir de la pensée, pourquoi décideraient-iels de rester bien sagement dans leur sexe assigné à la naissance alors qu’iels sont queers, qu’iels vivent dans des communautés queers, qu’iels fuient la norme hétérosexuelle ? Pourquoi n’arrivons-nous pas, même dans nos mondes fantasmés, à abandonner la norme cisgenre et le bio-essentialisme qui l’accompagne ?

Je ne connais pas Andrea Lawlor, je ne l’ai jamais rencontré.e et ne peut que supposer des choses sur sa vie. Peut-être bien qu’iel a des biais, basés sur ses visions politiques ou autres, qui ont influencé ce roman.

Et alors que je conclus cette note, je ne peux faire part de ma frustration. J’ai adoré toute la première partie. Je riais, souriais, rougissais, je me sentais bien, si stimulée. La tête farcie d’images, d’odeurs, de goûts, de sensations. Émue. Je suis montée si haut que la chute a été terrible. Et c’est frustrée que je tape ces derniers mots, sur le vif.

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